Les performances des entreprises sont présentées comme étant le principal moteur des cours de Bourse. C’est évidemment vrai, mais cette explication ne permet pas, à elle seule, de comprendre l’ensemble des fluctuations des marchés. Au-delà des données fondamentales (chiffre d’affaires, bénéfices, concurrence, contexte réglementaire et financier) et au-delà de l’analyse des structures graphiques des marchés à laquelle s’adonnent beaucoup d’investisseurs, il existe un troisième niveau de lecture, souvent méconnu du grand public : celui des flux. Il s’agit des mouvements de capitaux et de titres animant quotidiennement les marchés financiers, et ayant souvent des effets bien plus importants qu’on ne l’imagine. Comprendre ces mécanismes permet régulièrement d’expliquer des mouvements de marché paraissant, à première vue, surprenants, voire illogiques.
Le nombre d’actions disponibles : la rareté fait monter les prix
Le premier facteur influençant le cours d’une action est aussi le plus simple à comprendre : combien d’actions sont disponibles à l’achat ? Si le nombre d’acheteurs reste le même mais que le nombre d’actions disponibles diminue, celles qui restent deviennent plus convoitées : leur prix a donc tendance à augmenter. À l’inverse, s’il y a davantage d’actions en circulation, il faut plus d’acheteurs pour les acquérir, sinon leur prix risque de baisser. C’est tout simplement la loi de l’offre et de la demande, un mécanisme très intuitif, mais qui est souvent moins mis en avant que les résultats financiers des entreprises.
De moins en moins d’entreprises en Bourse
Avant même de s’intéresser au nombre d’actions émises par chaque entreprise, il faut regarder une tendance de fond : le nombre total de sociétés cotées. Aux États-Unis, pays le plus représentatif des dynamiques des actions mondiales, ce nombre a été divisé par 2 en 30 ans, passant d’environ 8 000 entreprises en 1996 à près de 4 000 aujourd’hui ! Avec toujours plus de capitaux à placer face à un nombre décroissant de sociétés cotées, la pression acheteuse tend naturellement à se concentrer sur les entreprises restantes : cet « effet d’entonnoir » explique, à lui seul, une importante part de la dynamique haussière structurelle des dernières décennies.
Nombre de sociétés cotées aux États-Unis de 1980 à 2026
Sources : World Bank, WeSave

Les rachats d’actions
L’un des mécanismes les plus puissants en Bourse est le rachat d’actions, la société redistribuant par ce biais une partie de sa trésorerie à ses actionnaires, sans que ces derniers ne subissent pour autant de fiscalité. Une entreprise peut ainsi décider de racheter une partie de ses propres actions, puis de les supprimer définitivement (on parle alors de « radier » ces titres de la cote) : il reste alors moins d’actions en circulation. Pour en comprendre l’effet, imaginez une pizza découpée en huit parts … si vous gardez la même pizza mais que vous la découpez désormais en six parts, chaque part est plus grosse. En Bourse, c’est le même principe : si les bénéfices de l’entreprise restent les mêmes mais qu’ils sont répartis entre moins d’actions, chaque action représente une part plus importante de ces bénéfices. Réduire le nombre d’actions en circulation permet d’améliorer mécaniquement le bénéfice par action, rendant l’action plus attractive aux yeux des investisseurs. Autre effet important : durant toute la période de rachat, l’entreprise devient elle-même un acheteur structurel de ses propres actions, et ce flux contribue à soutenir son cours de Bourse. Aux États-Unis, les entreprises ont racheté environ 1 100 Mds $ de leurs propres actions en 2025, et les prévisions pour 2026 tournent autour de 1 150 Mds $, ce qui constituerait un nouveau record historique ! En d’autres termes, au travers des seuls rachats d’actions, les sociétés cotées américaines pourraient retirer de la Bourse, cette année encore, 4,5 Mds $ par jour ouvré, ou l’équivalent de 2,5% de la capitalisation boursière du pays. Petit rappel : les rachats d’actions sont généralement suspendus durant une période d’environ 1 mois avant celle de la publication de ses résultats trimestriels par la société, ceci afin d’éviter toute suspicion de « délit d’initié ».
Dividendes et rachats d’actions (Mds $) aux États-Unis et S&P500
Sources : Refinitiv, WeSave

Les rachats d’actions réalisés par les entreprises ont eu un impact majeur sur les performances boursières, expliquant par exemple près de la moitié de la hausse du bénéfice par action des grandes entreprises technologiques ces dernières années. Autrement dit, une part importante de cette progression ne provient pas uniquement de l’augmentation de leurs bénéfices, mais aussi du fait que ceux-ci sont répartis entre un nombre plus réduit d’actions en circulation. Les investissements dans l’Intelligence Artificielle (I.A.) mobilisant désormais une part colossale de la trésorerie de certaines sociétés phares de la technologie, c’est autant de cash qui n’est plus disponible pour des rachats d’actions, ce qui explique probablement la dynamique boursière décevante des « 7 Magnifiques » (Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia et Tesla). À l’inverse, plusieurs fabricants de semi-conducteurs en Corée du Sud (Samsung Electronics ou SK Hynix) et à Taïwan (Taiwan Semiconductor) figurent parmi les grands bénéficiaires de ces investissements dans l’I.A. Disposant désormais d’une trésorerie pléthorique, ils pourraient à leur tour lancer d’importants programmes de rachats d’actions. Ce ne sont donc plus les mêmes entreprises, ni les mêmes indices boursiers, qui en profitent, mais le processus de rachat d’actions se poursuit dès lors que l’on élargit la focale au monde entier.
Performances de l’ndice des « 7 Magnifiques », du Nasdaq et du S&P500 en 2026
Sources : Refinitiv, WeSave

Les fusions et acquisitions
Les fusions et acquisitions (M&A) constituent un second mécanisme majeur de réduction du nombre d’actions en Bourse : qu’il s’agisse d’une entreprise en rachetant une autre via une offre publique d’achat (OPA) payée en cash, d’un fonds de Private Equity retirant une société de la cote, ou encore d’actionnaires majoritaires décidant de la retirer volontairement des marchés, les actions de la cible disparaissent alors de l’univers boursier investissable, contribuant à l’ « attrition » de la cote. Les actionnaires des sociétés rachetées reçoivent des liquidités en échange de leurs titres, pour des montants parfois colossaux (1 080 Mds $ en 2025 aux États-Unis pour les seules OPA en cash, soit presque autant que les rachats d’actions la même année !), et une partie de ces capitaux est souvent réinvestie en Bourse, profitant à d’autres entreprises, parfois du même secteur. Dans tous les cas, la dynamique est doublement favorable aux marchés : réduction de l’offre d’actions et injection potentielle de nouveaux capitaux acheteurs. Pour les investisseurs, les pics de fusions et acquisitions sont d’autant plus intéressants à scruter qu’il coïncident ou sont souvent annonciateurs de retournements conséquents des marchés d’actions (cf. 2000, 2007, 2021) !
Décomposition des fusions et acquisitions (M&A) américaines selon les modalités d’offres d’achat (Mds $) et S&P500
Sources : Refinitiv, WeSave

Quand de nouvelles actions arrivent en Bourse
Jusqu’à présent, nous avons vu ce qui contribue à réduire le nombre d’actions disponibles en Bourse, mais le mouvement inverse existe également. C’est notamment le cas lors des introductions en Bourse (IPO). Lorsqu’une entreprise est cotée pour la première fois, elle attire à elle une partie de l’épargne qui aurait pu être investie dans des sociétés déjà présentes sur les marchés. Le même mécanisme boursier se produit lorsqu’une entreprise déjà cotée réalise une augmentation de capital : de nouvelles actions sont créées afin de financer un investissement, une acquisition ou pour renforcer sa situation financière. Les actionnaires existants voient alors leur part du capital diminuée (on parle alors de « dilution »), sauf à souscrire à l’augmentation de capital. Qu’il s’agisse d’une introduction en Bourse ou bien d’une augmentation de capital, des flux de capitaux sont mobilisés spécifiquement vers ces sociétés, et cela se fait au détriment du reste de la cote.
L’année 2026 pourrait marquer un tournant. Aux États-Unis, les introductions en Bourse et les augmentations de capital pourraient représenter près de 675 Mds $ (respectivement 250 Mds $ et 425 Mds $), contre seulement 246 Mds $ en 2025. Cette très forte progression s’explique notamment par plusieurs opérations d’envergure autour de la thématique de l’I.A., parmi lesquelles SpaceX (86 Mds $), la double cotation du coréen SK Hynix (26,6 Mds $), ou bien encore les projets d’introduction d’Anthropic ou d’OpenAI. Le marché devra donc absorber un volume exceptionnel de nouvelles actions, un phénomène que les professionnels qualifient parfois de « surcharge d’émissions ». Historiquement, le cumul de capitaux sollicités pour les introductions en Bourse et les augmentations de capital aux États-Unis représentait chaque année 200 à 250 Mds $, alors que les rachats d’actions avoisinaient les 1 000 Mds $, soit un rapport de 1 à 4. Cet écart se réduit aujourd’hui sensiblement. Si cette tendance devait se prolonger, les nouvelles actions mises sur le marché pourraient compenser une part croissante des actions retirées de la cote par les rachats d’actions et les acquisitions. Autrement dit, le phénomène de raréfaction des actions, qui soutenait les marchés depuis plusieurs années, pourrait progressivement perdre de sa force.
Introductions en Bourse et augmentations de capital sur le marché américain (Mds $)
Sources : Refinitiv, WeSave

Les entreprises ne sont pas les seules à solliciter l’épargne des investisseurs. Les États mobilisent eux aussi massivement les capitaux disponibles pour financer les infrastructures, la Défense, la transition énergétique, etc… Dans le même temps, certaines sociétés privilégient l’émission de nouvelles actions plutôt que la dette car, même si l’écart de rendement avec les emprunts d’État tend à diminuer, le coût du financement obligataire reste élevé. Enfin, d’autres mécanismes augmentent progressivement le nombre de titres en circulation : les attributions d’actions aux salariés, les conversions d’obligations convertibles en actions ou encore la fin des périodes de « lock-up » suivant une introduction en Bourse. Ce dernier mécanisme est simple à comprendre : après leur introduction en Bourse, les fondateurs, les salariés et les premiers investisseurs s’engagent généralement à conserver leurs actions pendant plusieurs mois. À l’issue de cette période, ils retrouvent la possibilité de les vendre. Des millions d’actions peuvent alors arriver simultanément sur le marché, augmentant brutalement l’offre disponible et exerçant une pression sur le cours. Avec le regain des introductions en Bourse, ces expirations de « lock-up » pourraient elles aussi provoquer d’importants afflux d’actions. Petit rappel important pour l’épargnant : le poids des sociétés dans les indices boursiers (et donc dans les ETFs qui les répliquent) dépend souvent du « flottant », c’est-à-dire du nombre d’actions réellement disponibles pour les investisseurs. Toutes ces nouvelles actions pourraient donc modifier sensiblement la composition future des indices, et par conséquent leurs performances potentielles.
Synthèse simplifiée des grands flux de nombre d’actions liés aux entreprises américaines (Mds $) et S&P500
Sources : Refinitiv, WeSave

Les capitaux disponibles : ce qui entre, ce qui sort
Au-delà du nombre de titres disponibles, le deuxième grand ressort des marchés est celui des capitaux eux-mêmes : combien d’argent frais cherche à s’investir en actions, et combien en repart ailleurs ? On peut comparer les marchés à une immense baignoire. Son niveau dépend simplement de la quantité d’eau qui y entre et de celle qui en sort. En Bourse, c’est exactement le même principe : lorsque les capitaux entrants sont plus importants que les capitaux sortants, les marchés ont tendance à monter ; dans le cas contraire, ils ont tendance à baisser. Voyons d’abord d’où vient cet argent, puis ce qui le fait quitter les marchés.
Les robinets grands ouverts
Le premier robinet, et le plus large, c’est l’épargne des ménages. Aux États-Unis, la part de la richesse des particuliers investie en actions atteint environ 57 000 Mds $, contre 47 000 Mds $ pour l’immobilier, soit une situation inédite depuis les années 1980, où les actions n’avaient jamais autant dépassé la pierre dans le patrimoine des Américains. En intégrant les expositions indirectes (fonds de pension, etc.), ce sont même environ 68 000 Mds $ que les particuliers américains détiennent en actions, directement ou indirectement, soit 2 fois le PIB des États-Unis ou 3 fois celui de l’Europe entière ! Une partie de cette épargne coule en continu vers la Bourse via les versements programmés sur les plans de retraite (401k, l’équivalent américain du PER français) : c’est un robinet qui goutte en permanence, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau sur les marchés, formant un véritable « plancher d’acheteurs perpétuels ». À noter tout de même, pour la nuance sociale : cette richesse reste très concentrée, puisque les 50% de ménages américains les plus pauvres ne détiennent que 1% du total !
Patrimoine financier des ménages (en % du total des actifs)
Sources : FED, Eurostat, WeSave

Le deuxième robinet, plus mécanique, est celui de la gestion indicielle. Un ETF réplique un indice en achetant automatiquement chaque titre au prorata de son poids, sans se poser la moindre question sur son prix. Concrètement, quand un épargnant place 1 000 Euros dans un ETF S&P500, cet argent part instantanément vers les plus grosses entreprises de l’indice, qu’elles soient chères ou bon marché : aucune analyse de valorisation n’intervient, c’est un flux « aveugle » ! En 2026, les achats nets d’ETFs actions continuent de battre de nouveaux records, renforçant structurellement les plus grandes capitalisations. Ce robinet indiciel peut même créer de véritables à-coups : lorsqu’une entreprise entre dans un grand indice, tous les fonds répliquant cet indice sont obligés d’acheter le titre simultanément, ce qui peut faire grimper son cours en moyenne de 2% à 8% (avec des pics à 15% dans des cas très spécifiques) en quelques jours à peine, sans que rien n’ait changé à ses fondamentaux. Pour les épargnants inquiets de ces phénomènes de valorisation ou de concentration excessive, il est possible d’avoir recours aux ETFs « équipondérés », où chaque société de l’indice pèse exactement autant que toutes les autres !
Marché des ETFs d’actions americains en capitaux (Mds $) et en nombre d’ETFs
Sources : Investment Company Institute, WeSave

D’autres robinets, plus discrets, alimentent aussi la baignoire : les grands fonds souverains et les fonds de pension continuent d’injecter des sommes considérables sur les marchés actions. Le fonds souverain norvégien, le plus important au monde avec plus de 1 900 Mds $ d’actifs, détient à lui seul des participations dans plus de 7 000 entreprises à travers le monde. Il reste, année après année, un acheteur net structurel d’actions internationales, un exemple parmi une constellation de grands fonds de pension et souverains qui, de par le monde, gèrent collectivement plusieurs dizaines de milliers de milliards de Dollars. Ces investisseurs alimentent en continu les marchés actions au fil de leurs cotisations. Par ailleurs, près de 2 000 Mds $ de dividendes sont versés chaque année dans le monde, et une part significative de cette manne est réinvestie par les actionnaires sur les marchés, formant un flux acheteur discret mais continu.
Les 10 principaux fonds souverains dans le monde
Sources : Sovereign Wealth Fund Institute, WeSave
| Rang | Fonds | Pays | Actifs sous gestion estimés (Mds $) | Création | Source principale de financement | Objectif principal |
| 1 | Government Pension Fund Global (GPFG) | Norvège | ≈ 1 900 | 1990 | Revenus pétroliers | Investissements internationaux pour les générations futures |
| 2 | China Investment Corporation (CIC) | Chine | ≈ 1 350 | 2007 | Réserves de change | Diversification des réserves et rendement à long terme |
| 3 | Abu Dhabi Investment Authority (ADIA) | Émirats arabes unis | ≈ 1 100 | 1976 | Revenus pétroliers | Préservation et croissance de la richesse nationale |
| 4 | Kuwait Investment Authority (KIA) | Koweït | ≈ 1 030 | 1953 | Revenus pétroliers | Préserver les richesses pour les générations futures |
| 5 | Public Investment Fund (PIF) | Arabie saoudite | ≈ 980 | 1971 | Revenus pétroliers et transferts publics | Diversification économique (Vision 2030) |
| 6 | GIC Private Limited | Singapour | ≈ 800 | 1981 | Réserves de change | Rendement à long terme des réserves nationales |
| 7 | Hong Kong Monetary Authority – Exchange Fund | Hong Kong | ≈ 730 | 1993 | Réserves de change | Stabilité financière et gestion des réserves |
| 8 | Qatar Investment Authority (QIA) | Qatar | ≈ 530 | 2005 | Revenus pétroliers et gaziers | Diversification de l’économie |
| 9 | Temasek Holdings | Singapour | ≈ 430 | 1974 | Actifs publics | Création de valeur à long terme |
| 10 | National Wealth Fund (NWF) | Russie | ≈ 170 | 2008 | Revenus pétroliers et gaziers | Stabilisation budgétaire |
Un dernier robinet potentiel mérite d’être mentionné, tant il alimente les débats actuels : celui du cash en attente sur les fonds monétaires. Aux États-Unis, ces derniers détenaient près de 8 000 Mds $ à l’été 2026, un record historique, contre environ 4 500 Mds $ seulement début 2022. Cette hausse spectaculaire s’explique par la remontée des taux d’intérêts ayant rendu ces placements de court terme de nouveau attractifs. Ce que les professionnels appellent le « mur de cash » constitue une réserve de munitions considérable : à la moindre baisse des taux ou du rendement de ces fonds, une partie de cet argent pourrait basculer vers les actions, offrant un puissant flux acheteur supplémentaire, pour peu que les épargnants et les institutions concernés décident d’ouvrir les vannes.
Encours des fonds monétaires américains (Mds $)
Sources : Investment Company Institute, WeSave

Les vidanges s’activent
Face à ces robinets qui remplissent le bassin, des vidanges tout aussi puissantes peuvent en faire baisser le niveau. La plus importante est actionnée par les Banques Centrales. Lorsqu’une crise survient, elles ouvrent grand leur robinet en achetant massivement des obligations afin d’injecter des liquidités et de soutenir l’activité (et implicitement les marchés !) : c’est le fameux « Quantitative Easing ». Une fois la tempête passée, elles referment progressivement ce robinet, voire actionnent la vidange en laissant leur Bilan se réduire (le « Quantitative Tightening »), ôtant ainsi des liquidités du système. Entre les deux existe une position neutre, où la Banque Centrale se contente de renouveler les obligations arrivant à échéance. Ce curseur, qui évolue au gré des cycles économiques, influence directement les capitaux disponibles pour investir en Bourse : plus le robinet est ouvert, plus les marchés sont irrigués ; plus il se referme, moins il reste d’eau dans le bassin. À ce stade, la gestion des Bilans des Banques centrales est au mieux neutre, et bien souvent plutôt restrictive.
Bilan de la BCE et de la FED dans leurs devises respectives (en Mds)
Sources : Refinitiv, WeSave

L’influence des Banques centrales sur les marchés d’actions passe aussi par le niveau des taux directeurs qu’elles fixent. D’abord sur la valorisation des actions : les bénéfices futurs d’une entreprise doivent être « actualisés » pour calculer leur valeur aujourd’hui, un peu comme on estime la valeur actuelle d’une somme qui ne sera reçue que dans dix ans. Plus les taux d’intérêts montent, plus ce calcul pénalise les bénéfices lointains, pesant particulièrement sur les valeurs de croissance dont les profits sont les plus éloignés dans le temps. Ensuite, et c’est peut-être la vidange la plus puissante pour les prochains trimestres, les taux d’intérêts influencent aussi l’arbitrage entre les différentes classes d’actifs. Pendant la décennie des taux proches de zéro, les obligations n’offraient aucune véritable alternative aux actions : pour espérer un rendement, il fallait accepter le risque actions. Cette période pourrait être révolue : avec des taux américains à 10 ans désormais proches de 4,8%, des capitaux considérables pourraient basculer des actions vers les obligations. Il conviendra donc d’être très attentif aux flux financiers entre les différentes classes d’actifs.
Sensibilité de la valorisation d’une action au taux d’actualisation retenu pour 1000$ à recevoir dans 10 ans
Source : WeSave
| Taux d’actualisation employé | Valeur de cet argent aujourd’hui |
| 2% | 820$ |
| 4% | 676$ |
| 6% | 558$ |
| 8% | 463$ |
| 10% | 386$ |
| 12% | 322$ |
| 14% | 270$ |
Rendement en % des obligations à 10 ans des pays du G7
Sources : Refinitiv, WeSave

Les flux amplifiant et rythmant le marché
Les robinets et vidanges que nous venons de décrire déterminent la tendance de fond des marchés, sur plusieurs mois ou plusieurs années. Mais il existe une troisième famille de flux, plus rapide et plus bruyante, ne changeant pas ou très peu le niveau d’eau dans la baignoire mais pouvant agiter soudainement, voire faire déborder, la surface en très peu de temps.
Les rééquilibrages mécaniques
Certains flux, discrets mais tout aussi réels, participent à ce mouvement. Le rééquilibrage périodique des grands fonds de pension, gérant des portefeuilles mixtes actions-obligations selon des proportions cibles (typiquement 60% actions et 40% obligations), les pousse à vendre des actions pour racheter des obligations lorsque les actions ont fortement progressé, et inversement en cas de baisse. Ces flux mécaniques, déconnectés des fondamentaux économiques, peuvent mobiliser plusieurs centaines de milliards de Dollars en quelques semaines à peine. La fiscalité joue également son rôle, de façon plus saisonnière : remboursements d’impôts, paiements fiscaux et changements de législation viennent alimenter ou au contraire assécher les liquidités disponibles, une pression plutôt vendeuse s’exerçant régulièrement à l’approche des échéances fiscales.
Les flux dérivés et algorithmiques
Le marché des options contribue parfois à intensifier la volatilité des marchés. Sans entrer dans les détails techniques, il faut simplement retenir ceci : certains mécanismes de couverture utilisés par les banques les obligent à acheter une action quand elle monte, et à en vendre quand elle baisse. Ce phénomène, que les professionnels appellent « gamma squeeze », explique pourquoi certaines actions très suivies sur le marché des options peuvent s’envoler ou s’effondrer en quelques heures à peine, sans qu’aucune nouvelle ne soit tombée sur l’entreprise. Des options à échéance quotidienne (« daily options ») permettent désormais de parier sur les mouvements de très court terme, mais leur effet de levier élevé en fait des instruments particulièrement spéculatifs, alimentant la volatilité de certaines journées. À cela s’ajoutent des fonds pilotés par des ordinateurs (gestions « algorithmiques »), en charge de plusieurs milliers de milliards de Dollars : ces robots achètent quand la Bourse monte et vendent quand elle baisse (on parle de gestion « momentum » ou « trend follower »), amplifiant mécaniquement les deux mouvements.
La psychologie de foule
Les investisseurs particuliers, qui représentent désormais entre 20% et 30% des volumes échangés chaque jour aux États-Unis, ajoutent leur propre vague. En période de panique, beaucoup vendent en même temps, souvent à tout prix, amplifiant la baisse — des ventes parfois contraintes par des appels de marge, lorsque le courtier exige des capitaux frais additionnels pour autoriser le client à conserver ses positions, sous peine de vente forcée. À l’inverse, en période d’euphorie, c’est la peur de rater la hausse (le « FOMO ») qui pousse les particuliers à acheter, un phénomène que les réseaux sociaux et applications de trading ont considérablement accéléré. Le célèbre gérant de portefeuilles Warren Buffett résumait cette dynamique d’une phrase devenue célèbre : « Soyez craintifs quand les autres sont avides, et avides quand les autres sont craintifs. »
Les rituels saisonniers
Sans prétendre être exhaustif, d’autres flux, plus discrets, suivent un calendrier presque immuable. Les gérants allègent traditionnellement leurs portefeuilles avant l’été (le « sell in May and go away »), par crainte d’événements inattendus alors qu’il est plus difficile de trouver des contreparties en Bourse durant cette période. À la fin de chaque trimestre, certains achètent aussi davantage les valeurs ayant déjà bien performé, simplement pour qu’elles apparaissent dans leurs relevés envoyés aux clients (les « habillages de portefeuilles »), une pratique poussant artificiellement ces titres à la hausse sur quelques jours. Ces mêmes fins de trimestre coïncident souvent avec les « triple witching days » : quatre fois par an, des contrats d’options et de futures arrivent à échéance le même jour, provoquant des volumes d’échange exceptionnels et des mouvements de cours parfois erratiques, sans lien avec l’actualité des entreprises concernées. En début d’année, la dynamique est souvent favorable, portée par les primes et bonus annuels fraîchement réinvestis en Bourse, un enchaînement qui prolonge fréquemment le traditionnel « rallye de Noël » observé sur les derniers jours de décembre.
Statistiques mensuelles du S&P500 (1960–2026), dividendes inclus
Sources : Refinitiv, WeSave
| Mois | Performance moyenne | % de mois positifs | Meilleur | Année | Pire | Année |
| Janvier | 1,30% | 65,00% | 12,60% | 1987 | -11,60% | 2009 |
| Février | 0,30% | 58,00% | 7,80% | 1975 | -10,50% | 2020 |
| Mars | 0,90% | 62,00% | 11,50% | 2020 | -12,00% | 2020 |
| Avril | 1,70% | 70,00% | 13,20% | 2020 | -8,50% | 1970 |
| Mai | 0,40% | 57,00% | 15,00% | 1990 | -8,00% | 2010 |
| Juin | 0,70% | 60,00% | 9,80% | 2020 | -13,50% | 2022 |
| Juillet | 1,80% | 68,00% | 9,50% | 2022 | -7,00% | 2002 |
| Août | 0,20% | 55,00% | 7,50% | 1982 | -14,30% | 1998 |
| Septembre | -0,30% | 48,00% | 9,00% | 2010 | -11,60% | 2002 |
| Octobre | 1,00% | 63,00% | 11,00% | 2022 | -21,50% | 1987 |
| Novembre | 1,60% | 67,00% | 11,00% | 2020 | -14,00% | 1973 |
| Décembre | 1,70% | 72,00% | 11,50% | 1991 | -5,80% | 2018 |
| S&P500 TR | 0,90% | 62% | 15,00% | 1990 | -21,50% | 1987 |
Conclusion : agir en conscience des flux !
Le nombre d’actions disponibles, les capitaux entrant et sortant, et les flux plus rapides qui amplifient chaque mouvement : ces trois niveaux de lecture permettent de comprendre la Bourse au-delà des seuls résultats d’entreprises. En 2026, cette grille de lecture prend tout son sens aux États-Unis, où le pilier des rachats d’actions s’essouffle pendant que les nouvelles émissions explosent, atténuant peu à peu l’« effet d’entonnoir » qui soutenait les marchés depuis trente ans, une dynamique que l’Europe ne connaît pas encore. Comprendre ces mécanismes, c’est se donner les moyens de lire les marchés autrement que par la seule actualité des entreprises, et d’anticiper ce que les chiffres seuls ne révèlent pas toujours. Investir sans tenir compte des flux, c’est comme naviguer sans carte : on peut avancer, mais on risque surtout de se perdre !